Chapitre onze · La reprise

Un corps et une tribu : ce que la machine n'aura jamais

Se battre avec la machine sur le terrain de l'intelligence est un concours perdu d'avance, et il nous rabougrit. Notre humanité se tient ailleurs, dans les deux organes qui ont permis à l'espèce de survivre.

Ce que vous allez comprendre
  • Pourquoi le corps décide avant la conscience, et ce que la neurologie en établit.
  • Ce que quatre-vingts ans d'étude longitudinale à Harvard désignent comme premier facteur d'une vie réussie.
  • Ce qui rend un groupe intelligent, et ce n'est pas le niveau de ses membres.
  • Trois cercles concrets à rallumer, du dîner à l'assemblée citoyenne.

La chair tranche, l'esprit suit

Les travaux d'Antonio Damasio et de son équipe ont montré, à l'aide d'une tâche de jeu devenue classique, que le corps des participants réagissait aux paquets de cartes piégés avant qu'ils ne soient capables d'expliquer pourquoi. La réaction physiologique précède la conscience du danger. À l'inverse, des patients dont les circuits émotionnels sont lésés, tout en conservant un raisonnement intact, deviennent incapables de trancher des choix triviaux, jusqu'à choisir un restaurant.

La conclusion renverse une intuition tenace : l'émotion n'est pas le parasite de la décision, elle en est un instrument. Une intelligence sans corps ne peut pas décider, elle ne peut que calculer. Par honnêteté, précisons que le mécanisme exact reste discuté dans la littérature ; le fait que corps et décision soient liés, lui, ne l'est plus.

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Ce que quatre-vingts ans d'observation ont établi

Une étude longitudinale menée à Harvard depuis 1938, suivant des centaines d'hommes puis leurs descendants sur toute leur vie, cherchait les déterminants d'une existence longue et heureuse. Le meilleur prédicteur n'est ni le cholestérol, ni le revenu, ni le quotient intellectuel, ni les gènes : c'est la qualité des relations. La satisfaction relationnelle mesurée à cinquante ans prédit la santé physique à quatre-vingts mieux que le taux de cholestérol.

Les deux seules choses que la machine n'aura jamais, un corps et une tribu, sont précisément celles qui nous ont fait tenir debout.

Trois cercles à rallumer

La table

Les travaux de Robin Dunbar sur le repas partagé indiquent que manger ensemble augmente le sentiment de bonheur, la confiance et l'ancrage social, et que le lien de causalité va du repas partagé vers le lien, et non l'inverse. Le mécanisme est physiologique, apparenté à celui du rire ou du chant. C'est le geste social le plus ancien et le moins coûteux qui existe.

La salle

Ce qui rend un groupe intelligent n'est pas le niveau individuel de ses membres. Les recherches sur l'intelligence collective font apparaître deux facteurs : la sensibilité sociale des participants et l'égalité des tours de parole. L'enquête interne menée par Google sur près de deux cents équipes a désigné le même facteur numéro un : la sécurité psychologique, c'est-à-dire la certitude de pouvoir parler sans risque.

L'assemblée

À l'échelle civique, l'expérience irlandaise a montré que quatre-vingt-dix-neuf citoyens tirés au sort, informés par des experts et travaillant sur plusieurs week-ends, peuvent trancher une question que la classe politique n'avait pas su aborder pendant trente ans. Plus près de nous, la Communauté germanophone de Belgique a institué en février 2019, à Eupen, le premier conseil citoyen permanent tiré au sort au monde, adopté à l'unanimité par son parlement.

Le même feu, trois fois

Autour du premier foyer, les êtres humains faisaient les trois choses en même temps : manger ensemble, se parler d'égal à égal, décider ensemble. Le feu ne s'est pas éteint. Nous nous en sommes écartés, chacun avec sa propre source de lumière dans la main.

À retenir
  • L'émotion et le corps ne perturbent pas la décision, ils la rendent possible.
  • La qualité des relations est le meilleur prédicteur connu d'une vie longue et satisfaisante.
  • Un groupe devient intelligent par l'égalité de parole et la sécurité psychologique, pas par le niveau de ses membres.
  • Trois cercles concrets à rallumer : la table, la salle, l'assemblée.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la théorie des marqueurs somatiques ?

L'hypothèse formulée par Antonio Damasio selon laquelle des signaux corporels associés aux expériences passées orientent nos décisions avant même que nous en ayons conscience. Le mécanisme précis reste discuté, le lien entre corps et décision est établi.

Qu'a montré l'étude de Harvard sur le bonheur ?

Que le facteur le plus prédictif d'une vie longue et heureuse est la qualité des relations, devant les indicateurs biologiques, le revenu et le niveau intellectuel.

Une assemblée citoyenne tirée au sort peut-elle vraiment décider ?

Les expériences irlandaise et belge indiquent que oui, à condition de réunir trois éléments : une information de qualité, un temps de délibération suffisant et une égalité stricte de la parole.

Sources et références citées
  • A. Bechara, A. Damasio et al., Science, 1997 ; A. Damasio, L'Erreur de Descartes, 1994.
  • Harvard Study of Adult Development, depuis 1938, travaux dirigés par R. Waldinger.
  • R. Dunbar, Breaking Bread, Université d'Oxford, 2017.
  • A. W. Woolley et al., Science, 2010, sur l'intelligence collective ; réplication discutée par Bates et Gupta, 2017.
  • A. Edmondson, sécurité psychologique, 1999 et The Fearless Organization, 2018.
  • Citizens' Assembly irlandaise, 2016-2018 ; modèle d'Ostbelgien, Communauté germanophone de Belgique, 25 février 2019.

L'ensemble des références figure dans la section « Notes et sources » du livre.

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